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La contrainte photographique ou le développement de la créativité

Où il est soutenu qu’une contrainte technique ou pratique loin de compromettre la créativité photographique, la forme et l’encourage.

La question de l’importance du matériel photographique pour la réussite du cliché final fait encore et toujours abondamment couler de l’encre.  Pour ma part, je ne souhaite pas alimenter davantage la controverse, mais en étudier la portée sur la créativité photographie.

En écho à l’article intitulé « De la réminiscence et du pouvoir évocateur de la photographie », je soutiendrai ici que la contrainte technique ou pratique est un mal nécessaire, c’est à dire une restriction apte à produire la liberté permettant l’expression artistique. Le paradoxe est tel que la situation qui semble donner le plus de liberté se trouve être la plus empoisonnante et inversement…

Dans un monde ayant pour seuls dieux l’efficacité, la célérité et la rentabilité, vénérant le moindre effort et prônant l’ataraxie, mon propos semblera anachronique à certains, utopique à d’autres. Le confort et la sécurité, tout délectables qu’ils soient, ne pourvoient nullement au progrès. A l’heure de la démocratisation des appareils numériques, dotés d’automatismes toujours plus poussés, à l’heure des zooms offrant une plage de focale allant de l’ultra-angulaire au téléobjectif, à l’heure du numérique qui permet de s’affranchir de la limite quantitative et par là qualitative des prises de vue, à l’heure où il ne reste plus au photographe qu’à appuyer sur le déclencheur, que reste-t-il de la photographie ?

Le photographe moderne, perdu au sein d’un nombre inextricable de possibilités techniques, ne prend plus le risque du choix préalable. L’on préfère désormais emporter le matériel le plus complet possible, ou du moins celui qui laissera le plus de possibilités pour capter ce qui se présentera à ses yeux. Le moment venu, le photographe n’aura pas à s’adapter à son appareil, il lui suffira d’adapter son appareil à sa vue. Le recul est insuffisant ? Eh bien, voici un ultra grand-angulaire, cela devrait faire l’affaire. La luminosité est trop faible ? Qu’à cela ne tienne, l’on sort son flash. Toutefois, le confort gagné par l’utilisation d’un matériel toujours plus versatile et polyvalent entraîne irrémédiablement l’affranchissement des limites qui autrefois poussaient à la créativité. Si l’angle couvert par une focale fixe était trop restreint, il fallait faire avec, isoler un élément, sortir du strictement prévisible pour entrer dans la créativité instantanée, saisir l’essentiel et suggérer le reste.

La création d’une bonne photographie ne se fait point sans réflexion, sans recherche, sans efforts. Tentez l’expérience par vous-mêmes, imposez-vous certaines limites, ne sortez qu’avec un seul objectif, de préférence une focale fixe (au besoin, laissez votre zoom à la même focale), ne partez qu’avec une carte mémoire de taille réduite, imposez-vous de ne rien effacer et de ne saisir que ce qui en vaut la peine, désactiver l’écran permettant de voir une photographie immédiatement après sa prise… La frustration qui pourrait sourdre de cette contrainte, sublimez-là donc, car c’est dans l’effort et la réflexion que vous progresserez.

© Louis Frédéric MUSKENS – Tous droits réservés

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