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Eternel instant ou le paradoxe de l’esthétique

Où la beauté est définie par son caractère éphémère

« Beauty is in the eye of the beholder. »

Oscar WILDE, The picture of Dorian Gray

Toute beauté est funeste et paradoxale, tout ce qui est beau se termine, car la beauté ne se conçoit que dans l’instant. La beauté se ressent, puis s’en va ; l’homme est incapable de retenir ne serait-ce qu’un soupçon, qu’une ombre de beauté. Elle est, mais porte en son existence sa propre fin : elle n’a de choix que de courir à sa perte. Pourquoi donc ? Eh bien par ce qu’elle est, tout simplement ! A peine ressentie, elle s’absente, elle meurt…

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« Ce qui caractérise cette époque c’est avant tout son absence de repères : les souvenirs sont des morceaux de vie arrachés au vide. Nulle amarre. Rien ne les ancre, rien ne les fixe. Presque rien ne les entérine. Nulle chronologie sinon celle que j’ai, au fil du temps, arbitrairement reconstituée. »

Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance

Le présent n’est qu’une fine arrête escarpée, surplombant la vacuité du passé et les eaux troubles de l’avenir. L’homme n’a d’autre choix que de d’avancer, sans cesse… S’il reste sur place, le gouffre de l’oubli le dévore. Les souvenirs ne sont pas passés, ils sont présents car recrées dans l’instant. Tout se joue en un éphémère et éternel instant que l’on nomme affectueusement « présent » car c’est la seule chose qui existe, le reste est « absent » car achevé ou à venir. Toute l’ambition de l’homme réside dans la vaine tentative d’affranchissement  de cet inexorable cours du temps. Faire durer ce qui est beau, garder ses meilleurs souvenirs, rester le même, concilier l’inconciliable et relier des fragments disparates…

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« C’est pourquoi son auteur s’est préoccupé de fabriquer une certaine imitation mobile de l’éternité et, tout en organisant le Ciel, il a fait, de l’éternité immobile et une, cette image éternelle qui progresse suivant la loi des Nombres, cette chose que nous appelons le Temps. »

Platon, Le Timée

Le temps ne s’étire ni ne s’étend, il est infiniment fin, mobile, insaisissable. C’est l’être qui est épais. En son for intérieur, l’homme crée, reconstitue, imite, projette jusqu’à s’y méprendre.

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L’unicité démultipliée d’un souvenir sans cesse reconstruit n’est belle que parce qu’elle est unique, fragile, moribonde.

© Louis Frédéric MUSKENS – Tous droits réservés

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