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De la réminiscence et du pouvoir évocateur de la photographie

Où la photographie est comparée à une viennoiserie proustienne.

La mémoire est ainsi faite que nos souvenirs ne surgissent que par association. La vue de certains lieux ou objets, l’écoute de certaines musiques, l’olfaction de certains parfums nous permettent d’accéder à nos souvenirs. L’esprit, si puissant soit il, n’est pas libre ; les idées ne surgissent pas aléatoirement. Le monde extérieur constitue une étincelle indispensable au feu de l’âme.

Quelle vision pessimiste, me direz-vous, j’en conviens. Toutefois, la liberté au sens où l’on l’entend habituellement, s’avère utopique. L’on définit la liberté par l’absence de limites, d’entraves. Or, cette définition suppose la présence ou du moins l’existence de ces limites, de sortes qu’il n’y a pas de liberté sans limites. La liberté n’est dès lors pas totale et consiste en un choix de comportement dans une certaine limite ou parmi des possibilités restreintes. Si pour être heureux, certains pensent qu’il faut être libre, je leur répondrai qu’une impression de liberté suffit à leur bonheur et que la liberté se définit alors par la conviction intime et profonde de ne pas être enfermé. La liberté consiste alors à se dire que l’on pourrait être à maints autres endroits, partir dans les instants qui suivent pour finalement rester où l’on est. L’essentiel, après tout, est de vouloir ce que l’on fait, non de faire ce que l’on veut.

Pourquoi donc parler de réminiscence et de liberté dans un article consacré à la photographie ? La photographie entretient un double rapport tout à fait particulier à la réminiscence et à la liberté. En tant que fixation puis matérialisation d’un instant éphémère, la photographie constitue une puissante clé d’accès à nos souvenirs. A l’instar de la madeleine de Proust, la photographie, morceau de passé ayant survécu au gouffre du temps, place le spectateur aux confluents du passé et du présent, du souvenir et de la sensation. La réminiscence, déclenchée par la vue d’une photographie, consiste en l’affranchissement du cours stricte et inexorable de la temporalité.

Paradoxalement, cet affranchissement se produit grâce à une image qui est le fruit d’une restriction, d’un découpage du monde extérieur. Photographier signifie étymologiquement écrire ou dessiner avec de la lumière. A l’origine d’une photographie se trouve le choix d’un homme. Il ne s’agit pas de capturer la totalité du monde extérieur mais d’en isoler une partie pour en suggérer le reste. L’œil et l’esprit du photographe réorganisent le chaos du monde extérieur pour le rendre sensible. Ce qui est absent d’une photographie se révèle tout aussi essentiel que ce qui y est représenté ; c’est là que réside tout le paradoxe photographique. Il ne s’agit pas de tout montrer mais d’évoquer. Pour le photographe, la photographie, même lacunaire, permet d’évoquer à son esprit la scène immortalisée. Ses yeux se posent sur la photographie, l’étincelle part, son esprit s’enflamme, et des flammes surgissent une pléthore d’images, de sons, d’odeurs, et de sentiments. En une fraction de seconde, ses yeux ne voient plus ; il est submergé par le retour d’un souvenir auquel il n’aurait pas accédé sans la vue du support matériel, de la clé que constitue la photographie. Un éclat de rire, une impression toute particulière, un sentiment… Le passé prend se teinte tout à coup de couleurs plus vives encore que celles du présent. A la différence de la madeleine de Proust, qui déclenche en lui un phénomène mnémonique involontaire,  le photographe collectionne avidement les objets évocateurs, et fait volontairement renaître les sensations passées en visionnant son œuvre.

Pour le spectateur tiers, ce n’est certes pas le souvenir du photographe qui ressurgira à la vue de sa création. Néanmoins, celui-ci contemplera l’image du haut de son vécu. Immanquablement, la photographie suscitera une réaction de réminiscence par évocation. La photographie en elle-même, tout comme le texte littéraire, n’a de sens que celui que daigne lui donner l’homme qui s’y verse.  La liberté de l’interprétation se fait toujours dans le même cadre, celui de la photographie d’origine. L’interprétation permet à l’esprit de s’affranchir à la fois de la limite du cadrage et de la représentation picturale mais également du carcan temporel. La véritable photographie ne naît que dans l’esprit du spectateur.

Cette réflexion permet de mieux comprendre pourquoi une photographie semble bien meilleure, quelques temps après sa prise. Cet intervalle est nécessaire pour que le contexte de la photographie disparaisse de la mémoire consciente du photographe. Cette disparition, ce manque, permettra au photographe d’accéder, en la recréant, à sa photographie et d’en saisir toute la valeur.

© Louis Frédéric MUSKENS – Tous droits réservés

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