L'on oppose fréquemment photographies souvenirs et photographies d'art sous prétexte que celles-ci se démarquent par la recherche esthétique ou réflexive alors que celles-là ne servent qu'à réactualiser ou recréer un instant de vie. Cette distinction n'est pas étrangère au développement historique de la photographie qui fut conçue comme outil pour fixer et figer une vue dans un but documentaliste puis détournée en outil artistique. L'on distingue ainsi entre la photographie pour soi-même ou pour ses proches et la photographie destinée à être montrée.
La nature du sujet photographié n'est pas entièrement étrangère à cette dichotomie. C'est ce point-même que je m'apprête à réfuter. Comment réaliser une photographie dite d'art lorsque le sujet est inintéressant voire banal? Ce qui nous entoure chaque jour est-il indigne d'être montré, pour la simple raison qu'il nous est habituel? Ce point de vue souffre de la constatation cruelle selon laquelle un étranger, voyant notre quotidien avec un regard neuf, considérera cette distinction comme insignifiante et insensée. Mais qu'est-ce donc que ce regard neuf, cette faculté de reconsidérer notre quotidien, de ne pas l'exclure des sujets potentiels? A la manière de Francis Ponge qui, dans le Parti pris des choses, souhaitait contempler d'un regard renouvelé les objets de la vie quotidienne, le photographe doit s'interroger, reconsidérer ce qui l'entoure et n'est aucunement contraint à poursuivre l'originalité ou l'universalité.
Selon moi, la photographie ne se trouve pas à proprement parler dans le monde extérieur, de sorte qu'il suffirait au photographe de la fixer sur un support photosensible. La photographie se crée dans l'esprit du photographe, dans le regard et l'interprétation qu'il porte sur le monde extérieur; la capture n'est alors qu'une tentative idiotique de retransmettre un sentiment, un point de vue. La recherche d'un quelconque sujet selon un intérêt potentiel et préalable et ainsi l'élan vers l'universalité apparaît vain.
Comment se fait-il qu'une photographie puisse plaire à une multitude de spectateurs si celle-ci n'est que l'expression d'une interprétation par nature même subjective? Je comparerai ici la photographie à l'expression verbale. La pensée peut être exprimée à de multiples degrés de perfection. Si le sentiment et le regard du photographe sont absolument idiotiques, la photographie qui en naît constitue une traduction, une extériorisation.
En somme, la photographie à proprement parler, suppose une reconsidération du monde extérieur par le photographe, une organisation subjective du chaos extérieur, un choix, une mise en évidence. Cette thèse explique la facilité accrue que représente la photographie dans un monde encore inconnu, en voyage par exemple. Le regard est indéniablement inhabitué et la photographie vient naturellement exprimer la perception de la nouveauté. Photographes, ne soyez pas dupes, l'habituel, le banal se reconsidère et se photographie, si seulement vous prenez le temps de l'observer comme pour la première fois.

Toutes les photos présentées sur ce site sont la propriété de Louis Muskens. Toute Reproduction ou utilisation sont interdites sans la permission de l'auteur.